De l’autre côté

De l’autre côté

Texte : Lyne
Illustration :
Cortez

« Allez debout, c’est l’heure ! » Elle se démenait d’un lit à l’autre et les secouait. Elle-même titubait de sommeil et s’affolait du manque de temps. Ils devraient avoir quitté la maison avant le lever du jour. Elle ne parvenait pas à communiquer la conscience de l’urgence aux enfants et paniquait davantage.
Eux, s’étiraient, baillaient, se rendormaient. Elle parvint à se contrôler un peu et leur parla calmement, ce qui sembla plus efficace. Quelques minutes plus tard, ils étaient levés et habillés de vêtements chauds. Elle leur fit avaler un verre de lait, leur distribua du pain et du chocolat et ils se retrouvèrent tous dehors.
Ils avançaient en silence, d’un bon pas, complètement réveillés par la fraîcheur de la nuit. Elle se détendit, s’arrêta un instant au bord du chemin et laissa les enfants passer devant elle. A chacun, elle disait un petit mot d’encouragement, remontait un col, renouait une écharpe, rajustait un bonnet. La lune les éclairait. Ils ne ralentissaient pas l’allure. Bientôt, ils furent plus en sécurité dans la forêt. Ils se préparaient depuis des semaines et l’avaient parcourue en tout sens. Ils la connaissaient bien et la traversèrent avec assurance.
Ils parvinrent dans la zone des marais. Près de sa barque à fond plat, le vieux Zélig les attendait comme promis. Ils se serrèrent dans la longue et étroite embarcation. Il les mena à travers cet enchevêtrement hors duquel il ne se souvenait pas avoir vécu.
Elle savait que bientôt, les autres seraient dans la maison, avec leurs armes et leurs grandes bottes, leurs lunettes noires et leurs mâchoires serrées. Elle les imaginait fouillant partout, enragés de ne trouver personne.
Elle n’avait plus peur et regardait ces enfants pâles et déterminés, fascinés par un paysage que peu d’êtres humains avaient contemplé avant eux. Le jour se levait.
Les hommes, là-bas, ne tarderaient pas à se lancer à leur poursuite, mais il leur faudrait beaucoup de temps pour sortir de la forêt et la piste s’arrêterait aux marécages réputés infranchissables. Ils n’étaient pas de la région et ne soupçonnaient pas l’existence de Zélig. Ils penseraient qu’elle et les enfants avaient péri enlisés après s’être perdus. Malgré leurs bottes, ils ne s’aventureraient pas plus loin.
Elle se laissa aller à la beauté environnante et se souvint des moments passés dans cette barque avec Zélig lorsqu’elle était une petite fille. Elle avait découvert grâce à lui la vie des marais. La plupart du temps silencieux, il n’ouvrait la bouche que pour jeter rapidement le nom d’un oiseau, d’une libellule ou d’une herbe sauvage. Elle s’en saisissait alors avec avidité et ne les avait pas oubliés. Aujourd’hui elle adressait un adieu muet à ce pays. Elle devait conduire les enfants là où ils pourraient vivre en paix.
Zélig les avait accompagnés au bout de son territoire et il les regardait s’éloigner vers l’inconnu, le bras figé dans un geste d’adieu. La saveur salée des larmes, oubliée depuis longtemps, lui piquait les narines.

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